Nanouk L’esquimau

C’est en 1913 que Robert Flaherty, géologue travaillant pour la compagnie de chemin de fer du grand nord canadien décida, suite aux suggestions de son employeur, de filmer les habitants de cette contrée inhospitalière. Son premier film immortalisant des esquimaux disparaîtra, lors du montage, dans un incendie provoqué par l’une des cigarettes du cinéaste en 1916. Flaherty n’a alors aucun regret, et au contraire, cet épisode lui donnera envie de réaliser un véritable film de connaissances plutôt qu’un simple film de voyage comme l’a été son premier film. Flaherty part alors dans la région d’Ungawa, sur la rive orientale de la baie d’Hudson avec une aide financière et logistique venant de la société de fourrures « Révilons ». Cette dernière présente au réalisateur Nanouk, un esquimau connu de l’un des postes de l’entreprise situé sur la rive et réputé comme étant un excellent chasseur. C’est ainsi que Nanouk devient le personnage principal du nouveau film de Robert Flaherty. Posons-nous dès à présent la question de la réalité dans ce documentaire. Flaherty souhaite en effet réaliser un film de connaissances, afin de présenter la vie quotidienne des esquimaux, mais celle-ci est-elle adaptable pour le cinéma ? Sans nécessaire déformation ou transformation de la réalité ? Ce film est-il bien un documentaire montrant la réalité ou bien un documentaire-fiction retranscrivant une réalité fictionnée ? Pour répondre à cette question nous aborderons dans un premier temps la déformation de la réalité par le processus cinématographique puis, dans un second temps la déformation de la réalité par un travail de mise en scène avant d’émettre la conclusion.

Une réalité déformée pour les besoins du film

Pour le tournage, Flaherty se constitue une véritable équipe technique auprès des esquimaux, rémunérés, devenant ainsi ses assistants. Flaherty initie alors son “équipe” à l’entretien des caméras ou encore au développement des pellicules. Le réalisateur invitera Nanouk et sa famille aux projections des rushs, pour recueillir leurs avis. Le financement du film par les fourrures “Révillon” explique les coutures manufacturées, apparentes sur certaines fourrures, portées par les esquimaux. Il s’agit de placements de produits. Cela explique également la longue scène où Nanouk et sa famille apportent un nombre important de fourrures à la ville pour les vendre. Un peu plus tard dans le film nous assistons à la construction d’un igloo, ce dernier est en réalité conçu comme un décor de cinéma, puisqu’il est le plus grand igloo jamais construit. En effet, le but était d’une part de pouvoir accueillir l’équipement de tournage et d’autre part, d’avoir suffisamment de recul pour les plans en intérieur. Néanmoins, il a été nécessaire de ménager des trous afin de faire passer la caméra depuis l’extérieur de l’igloo. De même pour apporter suffisamment de lumière à la caméra, située dans l’igloo, Flaherty eut l’idée de faire faire à Nanouk une fenêtre de glace sur la façade de l’igloo ainsi qu’un bloc de neige pour une meilleure réflexion. Plusieurs jours furent nécessaires à sa construction, après plusieurs écroulements… Il y aurait eu également un igloo sans toit. Ainsi, Flaherty adapte la réalité aux besoins du film.

Une réalité déformée par un travail de mise en scène

En plus des prises directes, prises sur le vif, Flaherty n’hésite pas à fabriquer des mises en scène avant le tournage de certaines séquences. C’est par exemple le cas lorsque les Esquimaux reproduisent leur vie quotidienne dans l’igloo, faisant semblant de s’endormir et de se réveiller. Les esquimaux deviennent alors également des acteurs jouant leur propre rôle. Le réalisateur ira même jusqu’à remplacer la femme de Nanouk, Nyla, par l’une de ses cousines, plus jolie. Citant le récit de tournage, Jean-Luc Godard rapporte les disputes entre les esquimaux et Flaherty, qui forçait ces derniers, alors qu’ils n’en avaient pas envie, à pêcher du poisson toute la journée… La mise en scène est totale lorsque Nanouk part chasser dans le grand nord. La zone n’est pas si dangereuse comme l’indique le carton : « Upon his skill in traversing dangerous floes his success depends : La traversée de la dangereuse banquise repose sur son habileté » car la caméra reste toujours à ses côtés. C’est ici une volonté d’ajouter du suspense et de la dramatisation à la séquence. Par la suite, pour avoir une plus grande flexibilité au niveau des prises de vues, Flaherty décida de mettre en scène la séquence de chasse entre Nanouk et le phoque. C’est en réalité un assistant qui tire de l’autre côté de la corde, donnant à ce combat et à cette scène un côté burlesque. De par ces mises en scènes, Flaherty déforme donc ici encore la réalité.

Ce film est donc à la fois un documentaire retranscrivant une « certaine » réalité (conscience de la présence de la caméra) à travers des prises spontanées, prises sur le vif et une fiction avec la mise en scène de certaines prises où Nanouk et sa famille deviennent acteurs. Ces mises en scène déforment la réalité. C’est le cas lorsque Nanouk découvre le tourne-disque aux côtés de Flaherty lui-même. Nanouk fait en réalité semblant, il connaît déjà bien cette invention de par la présentation et les explications de Flaherty avant le tournage de la séquence. De même, Flaherty souhaite capturer les pratiques ancestrales de chasse pour son film. Ainsi, nous pouvons voir la chasse au harpon mais, cette pratique est déjà révolue à l’époque du tournage. On rapporte souvent que la méthode de Flaherty s’oppose à celle du cinéaste Dziga Vertov où la personne filmée devait ignorer la caméra. Ainsi, avec ce film, Flaherty mélange les genres du documentaire et de la fiction, donnant naissance au genre du documentaire-fiction. Néanmoins, nous ne pouvons pas dire que la réalité a été entièrement déformée car, certaines de ces mises en scènes reposent sur des observations répétées, d’actes de chasse, de scènes de vies quotidiennes qui n’ont pas été filmées.

Maxime Ritter

Merchants of Doubt

Le documentaire “Merchants of Doubt” est basé sur l’ouvrage du même nom, co-écrit par Naomi Oreskes et Erik M.Conway, historiens des sciences. Dans ce livre, ces derniers dénoncent les motivations des grandes firmes à dissimuler la vérité sur des enjeux de sociétés (réchauffement climatique, tabagisme…) afin de prospérer. Différents procédés sont ainsi révélés, dont le recrutement de “scientifiques” et “experts” semant le doute et la confusion auprès du public dans les médias ou bien en politique, après la constitution de consensus scientifiques. C’est donc en 2014, soit quatre ans après la parution de cet ouvrage que le réalisateur Robert Kenner adapte “Merchants of Doubt” en film documentaire. L’américain Robert Kenner est un producteur et réalisateur de documentaires abordant les questions sociales et environnementales de notre société. Avant “Merchants of Doubt” Robert Kenner avait réalisé en 2008 le documentaire “Food,Inc” dans lequel ce dernier enquêtait déjà sur la face cachée des grandes firmes industrielles. Nominé aux oscars, “Food,Inc” dévoile la production industrielle de nourriture aux États-Unis. Nous pouvons dès lors nous interroger sur les méthodes utilisées par ce documentaire pour démontrer et contredire les arguments avancés par les merchants of doubt et ainsi faire éclater la vérité. Comment le documentaire “Merchant of Doubts” dénonce et dévoile ces manipulations ordonnées et à grande échelle ? Afin de répondre à cette question, nous évoquerons l’utilisation importante de métaphores en lien avec la magie puis la construction du documentaire autour d’une enquête.

Ce documentaire joue donc beaucoup sur la métaphore de la magie avec les merchants of doubts. De manière subtile, cette métaphore nous montre que tous deux ont des points communs dans leurs techniques afin de semer le doute. Les tout premiers plans du documentaire sont des gros plans sur un homme qui se prépare, à ce moment précis nous ne savons pas forcément de qui il s’agit ni pourquoi il se prépare. Nous sommes donc dès le début dans l’interrogation et le doute. De même lors du plan extérieur, aérien du château, sans indications précises. Le doute est levé petit à petit et de façon métonymique. Ainsi, sur le plan suivant nous découvrons le nom du château “The magic castle” inscrit à l’entrée de ce dernier, puis le magicien dans sa loge, paquet de cartes en main pour enfin terminer sur l’interview de ce dernier. Cette idée de doute est de plus, renforcée par l’utilisation d’une musique mystérieuse et intrigante en trame sonore. La métaphore avec la magie est ensuite fortement suggérée dans le générique de début. Tout d’abord avec la musique intitulé “That Old Black Magic” interprété par Frank Sinatra en lien direct avec la métaphore de la magie, de par ses paroles symboliques. Nous sommes toujours bien dans le thème de la magie avec ce générique très visuel mettant en scène les cartes ainsi que les jeux de mains du magicien. Ce dernier se conclut par le jetée d’une carte dans un château de carte, possible sous attendu du but du documentaire : destruction du château, dénonciation et destruction des marchands of doubts. La comparaison entre les merchants of doubts et la magie est présente tout au long du documentaire. En effet, au travers des séquences d’interviews et d’explications des tours du magicien, parmi les sujets du documentaire. Enfin, le message délivré à la fin, du film évoque toujours la métaphore : “Ne les laissez pas duper par les cartes”.

Par la suite, afin de dénoncer et contredire, ce documentaire s’appuie sur une multitude de ressources, authentifiant et donnant du poids aux propos avancés. Des portraits et des interviews d’intervenants, de scientifiques, de chercheurs… Des documents papier (lettres, dossiers…) et des archives vidéos (extraits de journaux télévisés, extraits de procés…). Toutes ces ressources sont ordonnées afin de construire une véritable enquête. Les différents sujets du documentaire (industrues du tabac, réchaufement climatique…), les protraits et interviews et la présentention du magicien, et de ses tours sont ainsi séparés par des fondus au noir. Revenons au générique de début. Nous pouvons y voir une “compilation” des meilleures “fadaises” évoquées par les merchants of doubts, une sorte de sommaire présentant les différents sujets qui vont êtres abordés dans le documentaire (tabac, climat…). Les premiers arguments avancés par Steve Millow, sont tout de suite réfutés avec des images d’illustrations négatives. De même pour le document d’archives vantant les mérites de l’amiante suivi par des images de désamiantage. Dès le début, ce documentaire nous expose son registre, celui d’une dénonciation satirique et comique de par la contradiction des images , la métaphore avec la magie, la compilation des merchants of doubts et la musique.

Pour conclure, le documentaire “Merchants of Doubt” dénonce et contredit les propos avancés par ces soit disant “scientifiques” et “experts”, d’une part avec l’utilisation de métaphores liées à la magie, donnant au documentaire un ton satirique et humoristique. Et par la suite, à l’aide d’une construction ordonée d’une multitude de ressources, documents, de preuves mettant en place une véritable enquête. Ce documentaire peut être rapproché avec le documentaire de Davis Guggenheim intitulé “Une vérité qui dérange” sur le changement climatique. Ce documentaire est d’ailleurs cité dans “ Merchants of Doubt”.

Maxime Ritter